L’Amour sait attendre – 2
« Ma folie à moi, c’est d’espérer…
Un jour, j’en ai l’espoir, tu viendras me chercher ! »
Sainte Thérèse de Lisieux, manuscrit B
Dans la dernière méditation, Thérèse proclamait cette grande vérité de la foi qui doit resplendir au plus profond d’une vie : savoir que « par delà les nuages, le soleil brille toujours ! » Si elle avait vécue à notre époque, je devine qu’elle aurait été ravie de prendre l’avion un jour de pluie pour se retrouver en « plein soleil » en altitude…
Thérèse est pour notre temps le grand « prophète de l’espérance » et il faut revenir sur cette bouleversante parabole du soleil et du petit oiseau : là est le cœur de sa voie d’enfance spirituelle. Car la foi seule a le pouvoir de transformer la fragilité en confiance ! Et elle devient un chant d’amour au cœur de la nuit… c’est pourquoi il faut écouter longtemps le chant d’amour de Thérèse pour que cette sagesse des « petits » de l’Evangile (Lc 10,21) ouvre peu à peu nos cœurs :
« Jésus, je suis trop petite pour faire de grandes choses, et ma folie à moi, c’est d’espérer !… Aussi longtemps que tu le voudras, ô mon Bien-Aimé, ton petit oiseau restera sans forces et sans ailes, toujours il demeurera les yeux fixés sur toi, il veut être fasciné par ton regard divin, il veut devenir la proie de ton Amour… Un jour, j’en ai l’espoir, tu viendras ma chercher [1]… »
« Ma folie à moi, c’est d’espérer ! » C’est comme ici le Credo silencieux de Thérèse ! En réalité, ce cri traverse toute sa vie de carmélite. Car attendre dans la nuit sans rien voir venir la situe au cœur de cette vie théologale où la nuit de la foi fait lever une folle espérance… seule elle attire le feu de l’Amour : « Dans le Cœur de l’Eglise, ma Mère, je serai l’Amour… ainsi, je serai tout… ainsi, mon rêve sera réalisé[2] ! »
Comment oublier ici « l’histoire de la pécheresse convertie qui est morte d’amour » : elle a tant bouleversé et confirmé Thérèse sur la voie de l’infinie Miséricorde :
« Non, personne ne pourrait m’effrayer ; car je sais à quoi m’en tenir sur son amour et sa miséricorde. Je sais que toute cette multitude d’offenses s’abîmerait en un clin d’œil, comme une goutte d’eau dans un brasier ardent !
Il est rapporté dans la Vie des Pères du désert, que l’un d’eux convertit une pécheresse publique dont les désordres scandalisaient une contrée entière. Cette pécheresse, touchée de la grâce, suivait le saint dans le désert pour accomplir une rigoureuse pénitence, quand, la première nuit du voyage, avant même d’être rendue au lieu de sa retraite, ses liens mortels furent brisés par l’impétuosité de son repentir plein d’amour : et le solitaire vit, au même instant, son âme portée par les Anges dans le sein de Dieu…
Voilà un exemple bien frappant de ce que je voudrais dire, mais ces choses ne peuvent s’exprimer [3]… »
Ce témoignage fulgurant a de quoi nous surprendre et nous interroger sur les étroitesses cachées de nos cœurs dans notre quotidien trop souvent linéaire… pour accéder au mystère de l’infinie miséricorde, notre pauvreté doit être traversée par une audacieuse et folle confiance ! Cela peut nous paraître contradictoire ; mais dans cette attente épuisante s’opère une création nouvelle et cachée où le cœur apprend à aimer en vérité comme l’enseigne Thérèse :
« Pour aimer Jésus… il faut consentir à rester pauvre et sans force, et voilà le difficile… C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour [4] ! »
Thérèse insiste tant sur ce « rien ». Elle sait combien, avec les meilleures intentions, notre confiance est encore trop souvent un mélange où notre moi garde secrètement le contrôle. L’esprit d’enfance n’a pas encore pénétré en profondeur car « pour attendrir Dieu il faut être vraiment pauvre. Et qu’y a-t-il de plus pauvre que d’essayer de porter sa croix sans y parvenir ? Les riches veulent bien porter leur croix à condition d’y arriver. Sinon, ils refusent parce que cela ne sert à rien. Les pauvres ne sont pas ceux qui attendent passivement comme les quiétistes. Ce sont ceux qui essaient de réussir… Au fond, c’est très « calé », mais à l’envers, un jeu de qui perd gagne. Il faut faire des efforts, épuiser ses forces, se donner totalement, faire tout ce qu’on peut, mais pour tout rater ! Non qu’on veuille rater, on essaie de réussir, mais on comprend et on accepte de mieux en mieux que nos forces soient dépensées en pure perte. Cette « pure perte » est ce qu’il y a de plus précieux aux yeux de Dieu, parce que c’est « le chant de notre amour [5] ! »
C’est sans doute ce que voulait exprimer Saint Jean Chrysostome quand il affirmait : « Dieu ne nous demande pas de réussir, mais de travailler… » Et Thérèse va jusqu’à affirmer : « T’aimer Jésus, quelle perte féconde [6] ! »
Seule l’attente pauvre et persévérante de notre foi fera monter en nos cœurs ce gémissement de l’espérance… et laissons Thérèse nous partager son cœur intime quand elle nous confie :
« Peut-être vas-tu croire que je fais toujours ce que je dis, oh non, je ne suis pas toujours fidèle, mais je ne me décourage jamais, je m’abandonne dans les bras de Jésus [7] ! »
+Marie-Mickaël
[1] Sainte Thérèse de Lisieux, Œuvres complètes – Manuscrit B, p.231.
[2] Sainte Thérèse de Lisieux, Œuvres complètes – Manuscrit B, p.226.
[3] Sainte Thérèse de Lisieux, Œuvres complètes, p.1293.
[4] Sainte Thérèse de Lisieux, Œuvres complètes – Lettre 197, p.553.
[5] Marie Dominique Molinié, Qui comprendra la Cœur de Dieu ? Saint Paul 1994, p.80.
[6] Sainte Thérèse de Lisieux, Œuvres complètes – Poésie 17,
[7] Sainte Thérèse de Lisieux, Œuvres complètes – Lettre 143, p.467.